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Jim Lalondrelle, un skateur engagé

 

Jim, originaire d’Agen, est skateur depuis plus de 30 ans. Il revient avec nous sur ses différentes activités : président d’association, dessinateur, propriétaire de magasin, etc. Son engagement et sa franchise le caractérisent, tant dans sa pratique du skate que dans ses choix de vie. Une rencontre riche d’enseignements, qui ne devrait pas s’arrêter là ! On se retrouve sur Skatebook ?

Béatrice : Peux-tu te présenter en quelques mots ?

Jim : Je m’appelle Jean-Marc Lalondrelle. Mon pseudo dans le skate est Jim, faisant référence à un skater pro californien de l’époque, appelé Jim Muir. J’ai fait mes débuts à Agen (avec les frères Vilpoux) et cela fait maintenant 34 ans que je pratique le skateboard.

B. : Comment as-tu découvert le skate ?

J. : En 1978, J’ai découvert cet objet contemporain en sortant d’un cours de natation. Je me suis rendu tout simplement dans un magasin multisport. Je le qualifie souvent d’objet du délit. Il permet de développer une personnalité, de découvrir de nouveaux sens. C’est une nouvelle manière de s’exprimer physiquement. Il s’agissait d’une Banzaï en plastique, marque phare à l’époque en France avec comme riders Thierrry Dupin et José De Matos.

J’ai donc suivi l’évolution de ce sport et des différentes pratiques. Le skate était populaire à la fin des années 70. On pouvait le trouver dans les magasins de sports, mais aussi en tête de gondole dans les supermarchés. La première vague a ainsi été touchée.

B. : Quels sont tes spots actuels ?

Je skate sur les quais, à Langon, dans le Pays Basque et en Espagne. Je skate de la courbe, j’aime quand ça fait au moins deux mètres de haut. J’ai commencé en faisant de la rampe, je suis plus à l’aise avec ce type de hauteur. Je peux y aller sans soucis.je pratique un skate qui me permet encore de rider à 50 ans Par contre, j’ai toujours aimé skater avec des protections. On peut s’amuser à faire sans, mais quand on en mange une sur la tête, on commence à réfléchir. Les conséquences peuvent être graves. Je ne fais pas la morale, mais je pratique un skate qui me permet encore de rider à 50 ans.

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Le parcours de Jim (1978-2012) himself

J’ai commencé dans la rue et je me suis cassé la figure. C’est un objet ingrat, mais qui interpelle. J’ai persévéré et j’ai intégré une association à Agen, dans laquelle il y avait une section “skate”. On pratiquait essentiellement sur du plat. On retrouvait ,le slalom, le freestyle,. Celui-ci est issu de la culture surf, composé de 360°, de wheelies… Donc beaucoup plus fluide dans le mouvement, apparenté au patinage artistique. Et il y avait aussi le saut en hauteur et de la descente. Un circuit était déjà en place avec la Coupe de France et une Fédération. Le skate n’a jamais eu assez de licenciés pour se constituer une fédération propre. Je pratique du freestyle comme tout le monde. J’étais bon en saut en hauteur, j’ai même égalé des records de niveau national C’est un objet qui nécessite de l’engagement et un certain esprit de compétition.

Je ne pratiquais pas le circuit à fond, il y avait parfois quelques compétitions régionales. J’ai toujours une approche un peu différente, et ce depuis les premiers tours de roue. Je suis passé de la planche en plastique aux premières planches en bois, qui prennent un peu de volume et qui sont moins dangereuses. J’ai eu très vite construit mes premiers banks et mes premières planches Je me suis toujours impliqué dans le monde du skate tout en gardant un oeil extérieur. C’est comme ça que j’aborde vraiment toute la culture.

Je me suis mis ensuite à faire du bank. C’est vraiment ce type de skate qui m’a plu. J’ai été pris par le virus. C’est une époque importante car j’ai eu besoin par nature de créer mon propre terrain. On a organisé quelques démos, avec le club et un shop du coin. C’était grisant !!. En s’inspirant des magazines américains (Skateboarder), on a créé avec mes potes d’agen, Stéphane et Philippe Vilpoux, Patrick Chaubard l’un des premiers half-pipes de France avec du plat. On a été en mesure de générer une scène. On se surnommait même la “Bones Brigade Santa Agena”, car j’avais pris contact avec Powell Peralta, possédais la Member Card et correspondais avec Stacy Peralta.

En 1980-81, on n’hésitait pas à partir en Espagne pour rider, Je citerai notamment le skatepark d’Arenis del Mar à Barcelone. Le spot est en train d’être réhabilité (Cf. Kingpin fevrier 2011, DIY). Ce sont des moments forts, ancrés dans mon adolescence. Que de bons souvenirs ! En revenant d’Espagne, notre fameux half-pipe agenais avait été détruit, car nous l’avions installé sans autorisation dans l’enceinte du stade municipal. On avait fait de la récupération pour faire la structure et l’association nous avait financés le plaquage (NDLR : revêtement). La débrouillardise et la passion avaient fait le reste.

La courbe était minoritaire, puis elle est devenue une véritable tendance.J’étais vraiment dans une phase ascensionnelle, en terme de niveau. Je lisais à fond Skateboarder Magazine. On faisait partie des pionniers à faire de la verticale en France. A cette période, au début des années 80, il y a avait des foyers forts (Paris, Béton hurlant, avec Alexis LePesteur). Mais la vente de planches de la première génération commençait déjà à décliner. Beaucoup de personnes ont abandonné, car elles pratiquaient des disciplines plus classiques. La courbe était minoritaire, puis elle est devenue une véritable tendance.

En 1982, je suis arrivé à Bordeaux pour poursuivre mes études. J’avais vécu une frustration sur Agen, car on nous avait détruit notre rampe. On n’avait pas de réels supports de communication, mais le tam tam de l’uréthane fonctionnait. J’avais déjà rencontré quelques skateurs lors d’un battle à Chauffour, rue Saint-Bruno : Gil Delapointe, Jean-Marie Canicas, Pierre Lawton. En tant que futur étudiant, ces rencontres ont joué le rôle de passerelle avant de choisir la ville de Bordeaux.

En arrivant ici, j’ai repensé à ma dernière expérience et j’ai décidé de me responsabiliser. J’ai retrouvé Fabrice Le Mao. On s’entraînait sur les Terrasses du Médoc et j’ai repris la présidence de la section skate de l’Union Saint-Bruno en 1983. Nous avions pu récupérer l’armature d’une rampe à l’aéroport de Mérignac. Les gabarits retrouvés permettaient à l’origine de transporter des barriques de vin sur un camion-plateau.Les gabarits retrouvés permettaient à l’origine de transporter des barriques de vin sur un camion-plateau La forme en U correspondait à une hauteur de mini-rampe, mais on a voulu aller plus loin. On a testé l’elliptique, sans oublier d’imaginer différents petits modules. La rampe a été peinte volontairement en rose pour faire allusion au skatepark Winchester, en Californie. Le secrétaire, adjoint au sport de la Mairie de Bordeaux (M.Bimes) nous a soutenus . On a eu une chance inouïe, Cette rampe s’est retrouvée au stade Malleret. Mon objectif était bien évidemment d’augmenter le nombre d’adhérents et pouvoir ainsi bénéficier de subventions pour de nouvelles infrastructures. Il a fallu se responsabiliser,et je me suis pris au jeu comme un chef d’entreprise.

Je me suis également investi dans la création d’un fanzine en 1983 et ai monté une association pour pouvoir éditer “The French Bursting Way” devenu “Style” ensuite mais n’ai pas pu le poursuivre, car j’ai été amené à partir de Bordeaux. On ne dénombrait qu’une soixantaine de skaters en France et c’est ce qui nous a en partie fédérés au niveau national. Le fanzine était un relais des skaters.

Pour des raisons personnelles, j’ai confié en 1985 la gestion de la section skate de l’Union Saint-Bruno à Pierre Sabouret (frère du skateur Franck Sabouret), ne voulant absolument pas abandonner le projet ou que l’on casse ce qui avait été entrepris.

En 1986, je participais à l’aventure de la création d’une marque de boardwear “Gatzby” dont le logo a été créé par Gil de la Pointe, avec le concours initial de Stéphane Vilpoux. Je les ai donc rejoins car je m’identifiais vraiment à la marque. Cela a été une belle aventure, mais on a été confronté aux affres de la création d’entreprise……

En 1987, revenant sur Bordeaux j’ai repris la section skate de l’Union Saint-Bruno avec Fabrice Le Mao et ai eu l’opportunité de travailler chez Local Motion. Je combinais les deux activités et souhaitais que le club se développe. En 1989, je décidais , avec Stéphane Girard et Emmanuelle Freyssange, de créer un évènement : “ Le Trophée de Bordeaux”. Cet évènement fût une véritable réussite. Il était doté d’une aire de street et d’une rampe, répondant aux attentes de la scène skate Bordelaise. De mémoire, la rampe mesurait 10m de large et 3m30 de haut. Un beau bébé construit en 24h!. Merci au menuisier Traquet, le tout, indoor dans une salle multisports à la Benauge. On avait eu recours à des sponsors privés et à une excellente couverture médiatique. A Bordeaux, on retrouvait Vincent Casarangue, Alexandre Audebert, Fabrice Le Mao, Yan Renaud, Franck Sabouret et Seb Daurel…

A la suite de cette réussite, on comptait alors 150 licenciés. La rampe ayant été installée au stade Alfred Daney, nous avons pu accueillir deux fois la Bones Brigade (Tony Hawk, Steve Caballero, Mike Mc Gill, Tommy Guerrero etc.). On voit d’ailleurs la rampe sur la vidéo la plus célèbre “ Ban this” de Powell Peralta. La scène skate était bien présente à la fin des années 80. On a voulu démocratiser un peu plus la courbe, en fabriquant une mini-rampe supplémentaire. On rivalisait ainsi avec Bourges et Toulouse. J’ai ensuite quitté le club en cédant ma présidence, ainsi que le bureau de la Fédération au niveau régional.

Entre 1989 et 1992, j’ai été freelance en designant des skateparks pour une entreprise locale de menuiserie (80 infrastructures en France). Cela m’a permis d’acquérir de l’expérience concernant la construction et maintenir le contact avec les mairies.

En 1990, je me suis impliqué dans le skatepark du Domaine de Four à Claouey. J’ai alors fait refonctionner l’association que j’avais créée en 1983 pour le lancement du fanzine : l’Association du Skateboard du Sud-ouest. Ayant récupéré la rampe du Trophée de Bordeaux alors au stade Daney, je projetais de l’installer là-bas. Ce skatepark a été créé en 1978. Il est en forme de “Snake Drain Ditches”, c’est-à-dire des plans inclinés, avec un revêtement en béton rugueux. Par contre, il possède une âme car il est au milieu des pins. Entre le dioxyde de carbone et la senteur des pins, j’ai vite choisi mon camp. On voulait, avec Gil Delapointe et Dominique Coulon, dynamiser ce lieu. On a choisi un mélange béton-bois. On a refait le béton, on a relié une mini rampe et on a ajouté des plans inclinés en bois. Le mélange béton-bois n’était pas courant à l’époque. Puis on l’a baptisé « Matoucat », ce qui en patois signifie le lieu où se réunissent les gens.

En 1991, sont venues différentes “teams”, la Bones Brigade avec Tony Hawk, Ray Barbee, Lance Concklin , Stéphane Larance, Nicky Guerrero, Sebastien Daurel.En 1991, sont venues différentes “teams”, la Bones Brigade avec Tony Hawk, Ray Barbee, Lance Concklin , Stéphane Larance, Nicky Guerrero, Sebastien Daurel On a organisé aussi une démo New Deal avec Ed Tempelton, Neil Hendricks, Andy Howell, Jeremy Daclin et une soirée démo concert avec tout le team Death Box dont Alex Mool, Peter Hewitt et Natas Kaupas. On s’est vraiment bien éclaté. Cela parait incroyable avec du recul. Très bonne expérience, mais nous n’avons pas pu poursuivre pour des raisons professionnelles.

Depuis 1993, je pratique un skate plaisir, sans chercher à apprendre. Je privilégie le style, me préserve physiquement et ne prends plus de risques. Pendant une dizaine d’années je suis resté uniquement pratiquant, y consacrant moins d’heures en raison de mon travail.

En 2002, j’ai ouvert mon propre magasin, Senium. Ce ne fut pas ma meilleure expérience dans le monde du skate. J’aidais certains riders dont Hervé Cosic, Léo Valls. J’ai organisé avec la collaboration de Romuald Cailleteau, Laurent Rosain et Ludovic Marchand le Free Skate Day à Cestas. Le concept était de skater pendant 24h , on s’est contenté de 12h, déjà pas mal.

En 2007 après la fermeture de mon magasin, j’ai revu Julien Chauvineau, du skateshop Transfert, créé en 1998. il me parle de la construction d’un pool, et son fameux Black Bowl Batallion . Il réveille en moi un rêve d’adolescent.

Depuis ces retrouvailles, je me suis remis au skate et c’est une renaissance qui s’est instaurée.
Le skate est une véritable addiction “saine” à l’inverse de l’image qu’il peut véhiculer. La France est un pays qui a réellement 25 ans de retard sur la typologie des skateparks. Les Etats-Unis et notamment la Californie sont vraiment en avance dans ce domaine. Plus Trasher que la scène actuelle, ces skaters pratiquent un skate plus “core”, correspondant à l’origine du skate.

En 2010 et 2011 j’ai participé au Cradle Rock organisé par l’association Octopus et à la “French Old School Skate Jam”, où se retrouvent les “oldtimers” du skateboard Français.

Je suis et resterai toujours passionné par le skate. Je ménage mon corps pour pouvoir pratiquer encore longtemps. J’ai des automatismes vraiment intégrés, dans mes cellules, dans mon disque dur, d’un point de vue biomécanique et culturel. C’est très difficile de dire “ J’arrête le skate”.

Après avoir dessiné et conçu des skateparks, je continue de m’exprimer en créant des objets de décoration sur des planches de skate. Je découvre un nouvel univers grâce au monde du skateboard. C’est ce que j’adore dans ce milieu, il permet vraiment de s’épanouir au sens large du terme car il a plein de ramifications dans sa culture.C’est initialement un milieu créatif, dans sa pratique et sa contre-culture C’est initialement un milieu créatif, dans sa pratique et sa contre-culture.

J’ai gardé ma candeur dans l’approche de l’objet. Je me suis lancé en 2011 et ai commencé à peindre des planches. En moins d’un an, j’ai créé 30 planches. Je les conçois comme des objets de décoration, conçus parfois comme des tableaux ou alors des sculptures. J’explore en permanence comme en skate, exposant récemment dans la galerie Marceau à Nantes.

J’ai choisi une thématique fétichiste en rapport à la définition qu’en faisait Ernest Renan “ le fétichisme est l’adoration à un objet à qui on confère des pouvoirs surnaturels”. N’est ce pas un peu çà le skateboard ? Marqué par mes ballades dans la ville avec mon skate cruiser, mes créations se veulent raffinées, sexy.

B. : Et peux-tu nous en dire plus sur le skate féminin ?

J. : Par définition, c’est un univers purement masculin. Il attire moins que le surf. Sur Bordeaux, Paulie et Mary se démarquent en faisant du bowlriding sur les quais, à Langon et tout récemment au pool de Gujan Mestras. Elles sont rares à pratiquer autant sur Bordeaux que sur le plan national, donc nous avons encore plus de respect.

B. : Que devient le skate aux côtés des nouvelles technologies ?

J. : Le skate s’est toujours prêté à être médiatisé. Dans les années 70 c’était les magazines, et ensuite ce fut les vidéos. Maintenant les gars se font un shooting et quelques heures après cela atterrit sur les réseaux sociaux.

La création de ces nouveaux supports de communication permet de renforcer un lien social qui est déjà existant et de partager encore plus notre passion. Ils ne doivent en aucun cas être une finalité…

B. : Que penses-tu de Bordeaux en tant que ville du skate ?

A mon avis, je pense qu’il y a plus de matière ici au niveau du street. Les choix en matière d’urbanisme y font beaucoup. Le skatepark, outre sa place de vitrine, correspond à la demande, aux attentes des différents publics, petits et grands par exemple.

Par définition, un skatepark ne peut pas satisfaire un skater à 100%. Maintenant, l’intérêt est donné aux spots, aux places. On ne peut pas reproduire le propre spot que le skateur est capable d’imaginer. Les skateurs les créent. Malraux ou le Conservatoire sont devenus des emblèmes. Un skateur va d’un point A à un point B, il recrée sans cesse son spot. La tendance DIY revient d’ailleurs.Il y a des passionnés ici et le projet Bordeaux Cité Skate le confirme.

Pourquoi pas Bordeaux, vitrine européenne du skateboard ! Il y a des passionnés ici et le projet Bordeaux Cité Skate le confirme. Le mélange des générations et des typologies de skate sont les enjeux de demain.

Béatrice Lajous
Enfant du Bassin. Mélomane polyglotte, foulant le pavé. A ranger dans la catégorie « ultra-connectée ».